Si vous pouvez lire ceci, vous êtes la résistance.

Vous ne vous en souvenez probablement pas, mais il existait il y a de nombreuses années un réseau informatique où les citoyens pouvaient échanger entre eux savoir et connaissances, culture et imagination.

Ce réseau aujourd'hui a disparu, progressivement dépossédé de l'usage du peuple au profit des grandes corporations commerciales et gouvernementales.

Sous l'impulsion conjointe de ce qui était à l'époque connu sous le nom de « producteurs de contenu », agissant sous couvert du « copyright » (Peut-être bien vous rappelez-vous aussi qu'à l'époque, il n'était pas interdit de déposer une œuvre dans le domaine public ou sous une licence autorisant la diffusion gratuite), et des instances gouvernementales, se rendant compte qu'elles risquaient de perdre leur place dans la hiérarchie oligarchique en place, de nombreuses actions de plus en plus privatives de liberté ont été intentées contre les utilisateurs de ce réseau. Des lois liberticides ont vu le jour, la liberté d'expression petit à petit mondialement réduite, la surveillance généralisée, l'interdiction du contournement de ces même systèmes de surveillance, des réseaux distribués, des logiciels que l'on qualifiait alors de « libre ».

Seules les transactions commerciales entre entreprises autorisées, et les informations autorisées par les gouvernements sont désormais transmises via cet outil...

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Le texte ci-dessus est encore de la fiction, mais aujourd'hui qui sait pour combien de temps encore, la plus grande part des affirmations qui y sont faites sont d’ores et déjà des faits d'actualité, depuis déjà plusieurs années le mouvement de criminalisation1 des usagers de l'internet se fait sentir.

Jeudi 20 Janvier, il se peut qu'un cap soit franchi dans la déclaration de guerre latente entre partisans de la liberté et corporations totalitaires.

Le site MegaUpload2, accusé de divers actes relatifs à la violation de copyright, et les autres filiales de la marque ont été fermées par le gouvernement américain par l'intermédiaire du FBI. Pis encore, les 7 principaux responsables du site, incluant son créateur ont été arrêtés et sont en attente d'extradition vers les états-unis.

L'opération, sans doute préparée depuis longtemps, s'est déroulée en un temps relativement court, à la date symbolique du lendemain de l'opération Blackout3 contre la loi liberticide SOPA4/PIPA5. Le résultat est cataclysmique : l'un des plus gros sites au monde en terme de trafic généré6 mit hors de fonction en un instant, serveurs saisis, noms de domaine supprimés, et surtout internautes ayant perdu de l'argent et une importante somme de données personnelles et/ou professionnelles.

Quelque chose transparait au premier coup d'œil dans cette affaire, le FBI a agit sur une société et des individus hors de la juridiction US. Pour autant que je m'en rappelle, MegaUpload Limited7 est basé à Hong-Kong, réalisant une partie de son hébergement là-bas, et une autre partie, malheureusement, aux États-Unis. Autant il est compréhensible que les autorités américaines puissent techniquement couper des serveurs se situant chez leurs hébergeurs locaux, autant il est plus discutable de se voir allouer gracieusement les forces de police de 8 pays pour couper l'exploitation et arrêter les dirigeants d'une société étrangère.

Heureusement, l'annonce de la nouvelle n'a pas laissé les internautes indifférent, le groupe Anonymous8 ayant instantanément lancé une attaque par déni de service distribué de grande envergure, touchant et rendant inaccessible plusieurs sites tel que celui du FBI, du département de la justice, Universal Music ou encore celui de l'HADOPI.

Est-ce le début d'une cyberguerre9 réelle ? Le gouvernement américain a-t-il choisi de franchir un pas de plus vers la dictature au profit de l’intérêt économique fantasmé10 des corporations11 ? Le Peuple va il prendre conscience que le net chaque jours plus fortement menacé de censure similaire à celle pratiquées en chine12, au nom de l'asservissement de la culture aux profits capitalistiques ?

Je ne puis le savoir, ni qui que ce soit pour le moment, mais j’espère que cela va provoquer un choc chez la plupart d'entre vous ; la préservation d'un internet neutre13 et hors du carcan de l'oppression gouvernementale est nécessaire si nous souhaitons préserver notre liberté, voire enfin réussir à se débarrasser de ces entités parasites et obsolètes. Que cela soit pour échanger des connaissances, s'organiser pour programmer des logiciels et contenus libres, participer à des programmes de crowdsourcing : la communication à l'échelle mondiale est aujourd'hui indispensable.

Nous voyons chaque jour les adversaires de la liberté avancer un peu plus vers leur objectif totalitaire, et les partisans d'un monde libre manquer d'armes pour les repousser. La question qui se pose est la suivante : si le réseau des réseaux, tel qu'on le connait, risque de disparaître en tant qu'outil citoyen utilisable en toute quiétude. Que pouvons-nous faire pour contrecarrer l'ennemi ?

En premier lieu, on peut imaginer continuer d'utiliser le réseau tel qu'il est actuellement, tant qu'il le sera encore possible, en se soustrayant aux services administratifs contrôlés par l'idéologie dominante. Les états unis sont un des plus fervents défenseurs de la notion de propriété intellectuelle, mais dans le même temps, possédant les principales autorités de régulation de l'internet : le réseau DNS14, indispensable au fonctionnement actuel d'internet, est contrôlé en grand partie par les USA, par la possession de plusieurs des serveurs racines officiels, mais surtout le contrôle de la majorité des extensions de noms de domaine les plus utilisés dans le monde entier (.com, .org, .net).

Également, plusieurs des comités de standardisation des protocoles et technologies sont directement d'origine américaine (ICANN15, IEEE16, W3C17). Une grand partie des contenus hébergés dans le monde le sont aux états-unis, et pour finir, n'oublions pas non plus que le réseau dans sa forme actuelle est avant tout issu des recherches du DARPA18 (paradoxalement, le but initial19 de l'internet était justement d'échanger des connaissances et du savoir entre les chercheurs du monde entier).

Il serait peut-être déjà fortement encourageant dans un premier temps de s'affranchir du quasi monopole états-uniens sur la gestion du net, en hébergeant son contenu chez des prestataires situés dans des pays où la législation est plus libre, en enregistrant des noms de domaines non régis par l'ICANN. Mieux encore, utiliser des réseaux de DNS alternatifs, non contrôlés par les gouvernements, tel que OpenNIC20, ou des solutions distribuées, tel que NameCoin21, ou autre22. En dissociant l'association du contrôle des autorités légales, on supprime un point faible d'internet sur lequel la censure peut s'agripper.

Un second levier d'action concerne justement la protection des adresses IP elles-même. Il est facile pour un fournisseur d'accès ou tout point de routage par lequel le trafic transite, de couper l'accès à une adresse donnée. Si l'on ne peut, pour être compatible avec l'architecture d'internet, utiliser un système se passant totalement de routage par adresse IP, il est en revanche possible au niveau applicatif de permettre un modèle de routage où le client et le serveur se rencontrent quelque part sur le réseau sans qu'à aucun moment l'un comme l'autre ne connaissent l'adresse IP physique réelle de leur correspondant.

Ce principe est en œuvre par exemple dans le système de points de rendez-vous utilisé par le système TOR23 (The Onion Router). Ce logiciel a également un autre usage, étant même sa fonction première, celui de proxy en chaîne : en faisant transiter une connexion par plusieurs machines, il est très difficile de remonter à la source, protégeant ainsi l'utilisateur client de la surveillance. Une autre approche du proxying est également envisagé, mais nécessite l'intervention de points de routage ami le long du chemin. Il s'agit d'informer, grâce à un code semblant anodin, l'agent allié dans la chaîne de routage que la destination réelle de notre requête n'est pas celle déclarée dans l'entête du message. Le paquet sera alors redirigé vers la destination réellement souhaitée. (par exemple, Telex24)

Une dernière approche, connue sous le nom de réseau distribué pair-à-pair25, s'abstrayant de la notion de nom de domaine et d'adresse IP en permettant à des ordinateurs interconnectés par un lien direct ou par l'entremise d'un autre membre du réseau, permet d'échanger des données et services comme si les membres du réseau écrivaient et lisaient sur un grand disque dur commun26. En y ajoutant une bonne couche de cryptage, un protocole de routage adapté et la non divulgation publiques des IP réelles du membre du réseau, ce type de structure est difficilement surveillable et censurable. Deux des projet les plus actifs actuellement dans ce domaine d'idées sont Freenet27 et I2P28.

Je ne peux également que trop vous conseiller de ne pas utiliser les services des grandes corporations, quelque soit leur taux de connivence avec les gouvernements, et autant que possible vous pencher vers des solutions libres, tel que le moteur de recherche alternatif YaCy29, le protocole de messagerie XMPP30, ou encore la monnaie virtuelle et décentralisée Bitcoin31 (dont l'utilisation généralisée aurait également l'avantage de retirer un peu plus le pouvoir économique des mains des adversaires de la liberté sur internet), ainsi que d'utiliser votre propre serveur de mail (par exemple, postfix32).

Malgré ces différentes approches subsiste un élément : la dépendance à un fournisseur d'accès, généralement lui-même impliqué dans des intérêts économiques qui ne sont pas forcément compatible avec la défense de la neutralité, et dans tout les cas soumis aux décisions de l'appareil d'état33. A mon sens, le seul moyen de réellement libérer l'internet est de créer un nouveau réseau de réseaux, géré bénévolement par des volontaires maintenant en place l'architecture logiciel et matériel dans le respect des principes de neutralité du réseau et de l'éthique libriste. Ces réseaux ne seraient ni sous le contrôle des grandes compagnies de disque et de cinéma, ni sous celui des gouvernements, et de fait, se verrait très certainement interdire légalement.

Malgré tout, s'il respecte des principes de décentralisation, d’obfuscation et de cryptage comme décrit précédemment, un tel réseau serait très certainement impossible à censurer et couper totalement. Il servirait de nouvel outils de partage, d'éducation, de militantisme et d'entraide à tout les partisans de la liberté se dotant des moyens de l'utiliser.

Les technologies, pour créer de tels réseaux de manière viable, existent. A petite distance, il est facile de tirer un réseau, que cela soit par câble éthernet34 classique ou même par fibre optique35 (les prix des deux tend a devenir comparable). A plus grande distance, nous pouvons recourir aux technologies radio, tel que le WiFi36 et le WiMAX37, sous leurs formes utilisant un routage par mesh38 (système de routage distribué proche de ce qui se fait « virtuellement » avec Freenet). Le problème d'un tel réseau alternatif réside avant tout sur la communication longue distance, et une première solution peut exister : elle serait d'utiliser le téléphone, mais cela revient au mêmes contraintes et aux mêmes dangers vis à vis des fournisseurs d'accès.

Mais tout n'est pas perdu, une autre solution envisageable pour un réseau distribué à longue distance: le satellite. S'il paraît difficilement concevable actuellement que des associations non-gouvernementales, voire des citoyens eux-même, fassent lancer des satellites en orbite de manière classique, de nombreux hackers semblent s'intéresser à la possibilité démontrée en pratique39 de lancer de petits satellites en orbite basse40 en assistant la phase initiale de l’ascension grâce à des ballons atmosphériques. Un réseau suffisamment dense de satellites en orbite basse coordonné par des stations de tracking (stations terrestre de suivis de la trajectoire des satellites) au sol opéré par des volontaires pourrait permettre une communication longue distance hors du contrôle des entités ennemies.

Malheureusement, le revers de la médaille de l'utilisation de réseaux distribués et cryptographiques est généralement une relativement forte lenteur accompagné d'un délai de latence potentiellement important ; mais la liberté ne vaut-elle pas quelques sacrifices ?

En attendant de nouvelles informations, une chose est sûre, la bataille pour l'internet ne fait que commencer.

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